mardi 4 avril 2017

Guyane: à Kourou, "la fusée décolle, mais on n'a pas de lumière"

Les grévistes bloquent la route menant au centre spatial guyanais à Kourou le 3 avril 2017 (Afp)

Eclairage public inexistant, tas d'ordures, maisons inachevées... à quelques kilomètres du Centre spatial guyanais, dans le village Saramaca de Kourou, où un sit-in géant de protestation se tient mardi, "la fusée décolle, mais nous on n'a pas de lumière", peste un habitant.
Ce n'est pas un hasard si le blocage d'un lancement d'Ariane 5 prévu le 20 mars pour lancer des satellites d'opérateurs brésilien et coréen constitue l'un des faits marquants de la mobilisation.
Lundi en fin d'après-midi, Martin Marsi, 23 ans, le regard masqué par des lunettes à verres teintés, fume tranquillement, assis sur un muret. Il raconte son enfance "pas catastrophique" dans ce quartier, un ancien bidonville réhabilité.
Dans "le village", les habitants louent les maisons qu'ils achèteront à terme, explique ce peintre. Toutes les bâtisses, mélange de bois et béton, coiffées d'un toit pointu, ont l'eau et l'électricité. Le progrès est réel par rapport à l'ancienne "favela" - selon l'expression d'un autre habitant -, dont une partie avait brûlé dans un incendie en 2006.
Mais les nids de poule ponctuent les routes. Des herbes hautes ont envahi les aires de jeu pour enfants. Un panier de basket a été arraché sur le terrain de sports, où des adolescents jouent au foot. Et puis il y a ces rangées de lampadaires, "qui ne fonctionnent pas depuis des années", se désole-t-il.
A Kourou, site internationalement reconnu, d'où des dizaines de fusées sont parties en orbite, "dès qu'on ne travaille pas pour le centre spatial, on vit dans la misère", soupire Lason Koutou Agassi, qui vit avec sa femme et ses cinq enfants dans une maison de trois pièces, aux murs extérieurs non peints.
Saramaca, en ce sens, incarne parfaitement la situation dénoncée par un collectif de Guyanais qui, depuis plus de deux semaines, orchestre un mouvement social inédit, sur fond de revendications sécuritaires, sanitaires et éducatives, et dénonce un sous-investissement massif de Paris ces dernières décennies.
"Kourou, c'est une réussite politique, technologique et financière. C'est le fleuron de la technologique européenne", résume Youri Antoinette, un ingénieur du Centre national d'études spatiales et porte-parole du collectif à Kourou. "Mais dès qu'on sort du centre spatial, on est dans un pays sous-développé".
Mardi, un sit-in est organisé dans cette ville pour protester notamment contre les propos du Premier ministre Bernard Cazeneuve, qui a déclaré lundi "refuser la démagogie" de ceux qui "réclament des milliards". Le collectif a exigé dimanche 2,5 milliards d'euros "tout de suite", quand le gouvernement a acté un milliard d'aides d'urgence.
Alors que les images de fusée, symbole de progrès et de technologie dernier cris, sont omniprésentes dans Kourou, le "village", lui, n'est raccordé ni à internet ni au téléphone, remarque Lason Koutou Agassi.
Mais dans les quartiers où vivent les ingénieurs de l'aérospatial, l'éclairage public fonctionne, les pelouses sont tondues. De hauts murs entourent parfois les propriétés, "la police et une milice privée font des rondes régulières", note Atoune, 43 ans, rencontrée sur un barrage à l'entrée de la ville.
"On protège bien les expats", qui "vivent en vase clos", "on les traite bien", ironise-t-elle. "Et nous, on ne nous donne que ce qui reste" et "on doit vivre enfermés, barricadés", vitupère cette cadre hospitalière, dont la fille a été "agressée" devant la maison familiale, en plein après-midi, et dépouillée d'une chaîne en or.
A Kourou enfin, les emplois se font rares. Quand la Guyane, selon l'Insee, connaît un taux de chômage de 22%, "même les stages sont difficiles à trouver", déplore Gabrielle, une lycéenne du "village". Qui reprend à son compte une récrimination du collectif : "Y'a la fusée qui décolle, et nous on reste ici". Au sol.
L'hôpital municipal de Kourou est également en plein marasme, à l'image d'un système de santé guyanais moribond. Parmi les mesures annoncées samedi à Cayenne, la ministre des Outre-mer Ericka Bareigts a fait état de "l'abandon" d'un projet de cession de la structure à un groupe privé "en faveur d'un projet de service public".