dimanche 30 avril 2017

Dormir à la belle étoile dans le "9-3"? Deux artistes s'y sont risqués

Renauld a traversé un mois durant la Seine-Saint-Denis, recevant dans sa maison à ciel ouvert des voisins d'un jour, à La Courneuve, le 29 avril 2017 (afp)
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Dormir dehors, dans ce "9-3" réputé dangereux? Passant outre les mises en garde, un duo d'artistes a traversé un mois durant la Seine-Saint-Denis, recevant dans leur maison à ciel ouvert leurs voisins d'un jour, pour partager un café et leur vision du monde.
Après "720 heures de performance non-stop", leur barbe a poussé, leurs traits sont tirés. Pourtant, même s'ils donneraient tout pour un "bon bain chaud", Laurent Boijeot et Sébastien Renauld se sentent nostalgiques alors que s'achève leur périple. Pour la dernière étape, les trentenaires ont installé leur lit en bois blanc devant l'ancienne usine Mécano de La Courneuve, ville communiste en pleine métamorphose.
La veille, ils dormaient à une centaine de mètres de là, au pied de la gare RER. Partis de Saint-Ouen le 1er avril, ils n'auront parcouru qu'une dizaine de kilomètres, trimballant à chaque fois leur "unité de vie" - lit, table, tabouret - ainsi que des planches pour fabriquer des meubles.
A Saint-Denis, à Aubervilliers, ils ont rencontré des élus, des mères de famille, des cadres d'entreprise, des jeunes de cités. Ils ont dormi à la belle étoile sous d'épaisses couettes blanches, au vu et au su de tous. Vécu de ce que leur apportaient leurs voisins éphémères, invités à prendre place autour de leur table, fabriquée de leurs mains.
Pour qualifier l'attitude de la population à leur égard, un mot revient toujours: "bienveillance". Et le duo d'artistes-menuisiers d'évoquer ces habitants "descendus de leur tour" pour leur apporter un plat chaud ou une tasse de café fumant.
"Des gens qui comprennent ce qu'on fait de manière intuitive, sans qu'on ait besoin de l'expliquer pendant trois plombes", apprécie Laurent Boijeot, sociologue de formation.
Depuis 2012, les deux complices, qui ont reçu cette fois le soutien financier du conseil départemental de Seine-Saint-Denis, ont déjà traversé Venise, New York, Tokyo, Garges-les-Gonesse ou encore Nancy, leur ville d'origine.
C'est l'heure du déjeuner, une voisine apporte une marmite de "chorba" (une soupe traditionnelle d'Afrique du Nord), des cigares farcis au thon, du riz avec du poulet, de la salade.
"Je les ai vus hier, il faisait froid, ça fait pitié. L'autre voisine a offert du thé le soir, alors moi j'ai offert le petit-déjeuner et le déjeuner", explique-t-elle. La raison de cette générosité? "Chez nous, c'est comme ça. Quelqu'un qui dort dehors, on le nourrit".
Un commerçant offre, pour le dessert, des glaces italiennes. Laurent Boijeot s'éclipse pour faire une sieste. Informé par la "rumeur" de la présence des campeurs, un homme a apporté des beignets. Des collégiens s'approchent, intrigués: "Personne ne vous vole vos affaires quand vous dormez?"
Non seulement il ne leur est "rien arrivé" pendant ce mois, mais "pour dire à quel point on dort sereinement, on fait des grasses matinées!", leur répond Sébastien.
Les habitants leur savent gré de contribuer, avec cette démarche qui "peut paraître insensée", à modifier l'image négative de leur département. Santiago apprécie qu'ils "prennent le temps", à l'opposé des "visites express" des politiques et des journalistes. Et pour Marco, 17 ans, la manière dont ils sont accueillis montre que "les gens ont du coeur dans le 93".
Curieusement, il a très peu été question de l'élection présidentielle. Elle "n'intéresse personne, même si les gens ne sont pas désengagés de la vie de la cité. Au contraire, on ne parle que politique!", s'enthousiasme Sébastien Renauld.
Cet architecte de formation est épaté par les "compétences des habitants en matière d'aménagement urbain". Ensemble, ils ont élaboré une autre "politique de la ville", réfléchi à la manière de recréer du "commun".